Critique du roman La mémoire de l'eau de Ying Chen
Les mots en folie

Litterature

Critique du roman La mémoire de l'eau de Ying Chen

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Critique du roman La mémoire de l'eau de Ying Chen

À mi-chemin entre la biographie et la poésie en prose, dans une langue simple et impeccable, l'autrice sino-québécoise Ying Chen brosse un tableau parcellaire de l'histoire de la Chine moderne à travers la vie de plusieurs membres de sa famille dont sa grand-mère et elle-même. Chaque chapitre de La mémoire de l'eau retrace un épisode vécu par un parent, une parente ou la protagoniste anonyme où s'entrechoquent modernité et traditionalisme dans un pays en profonde mutation. 


 

Le changement s'amorce par le statut de la femme. D'abord soumise à l'autorité des hommes, dont les pieds subissent un bandage douloureux pour les empêcher de grandir, la grand-mère Lie-Fei se voit contrainte d'arrêter son traitement. Elle portera toute sa vie durant la marque de son opération inachevée comme une injustice, au départ de ne pas être vue officiellement comme faisant partie de la haute société, ensuite de ne pas être au diapason avec l'idéologie communiste dominante. Mais même lorsqu'elle sortira de la maison pour aller travailler dans un atelier et qu'elle appellera sa patronne « camarade », elle continuera de broder, un emploi censé lui servir d'exutoire visant à enlever « la boue féodale » de sa tête. Pourtant, son rôle de travailleuse ne l'extraira que peu de ses tâches traditionnelles féminines, ce qui est habilement dénoncé par la narratrice.


 

Et que dire de cette cousine qui choisira son amant elle-même? Elle est d'abord objet de curiosité : on se masse au restaurant où elle fréquente son amoureux pour voir les deux tourtereaux ou plutôt pour imaginer leurs câlins derrière une porte close. Ensuite, les incartades amoureuses de la belle lui valent d'être raillée dans les journaux, moins pour ses prises de position politique que pour son comportement libertin. La punition s'avère bien plus lourde socialement pour une femme que pour un homme dans la même situation, ce qui sous-entend le caractère sexiste de la Chine traditionnelle.


 

Et, aujourd'hui, comme au temps de la grand-mère, les pieds de la femme restent un objet de convoitise. La protagoniste de l'histoire porte des talons hauts pour affirmer sa féminité, ce qui lui donne de la douleur aux orteils. Un jour, elle se tord même la cheville après avoir marché dans un trou. Dans ces trois extraits, l'autrice montre avec brio à l'aide d'exemples du quotidien comment être femme est difficile, plus difficile qu'être un homme. En ce sens, La mémoire de l'eau devient un texte féministe à portée universelle qui mène à la réflexion sur l'avancement des femmes dans la société.


 

Pour ce faire, Ying Chen utilise un langage poétique qui émeut profondément le lecteur. Tout au long du récit, elle compare adroitement le pied féminin à une fleur de lotus. L'apogée de cette métaphore filée se trouve dans le rêve que fait l’héroïne dans l'avion qui la mènera en Occident où elle voit sa grand-mère avancer dans l'eau boueuse parmi les fleurs, les bâtons de bois, les politiciens chinois et les personnages du roman. C'est tout son passé, toute sa vie en Chine qu'elle laisse derrière elle. Peut-être s'agit-il de l'autrice elle-même? Le flou entourant la narratrice donne au texte un aura de mystère qui se révèle poétique et qui, en même temps, ajoute à la portée universelle du roman.


 

En conclusion, La mémoire de l'eau est une œuvre magistrale sur la Chine et la place accordée à la femme à travers les époques, le tout empreint de poésie et d'histoire. Le livre mérite d'être lu, relu et relu encore. À chaque fois, on peut y découvrir des anecdotes plus savoureuses les unes que les autres dans une langue accessible. Bonne lecture!



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